Le froid de Toril
Chapitre 2 : La marque du destin
Les gouttes de pluies, de plus en plus nombreuses, de plus en plus
grosses, martelaient le sol. Le tonnerre grondait et des éclairs illuminaient
l'horizon. Quel temps de chien !
Maigrement protégé par le feuillage d'un chêne, Duerlïn passait le
temps comme il pouvait en observant les alentours.
A cent mètres à peine, les premières habitations de Tyrluk se
dissimulaient derrière un rideau de pluie. C'était de vieilles maisons en
pierre et au toit de chaume. Des maisons de paysans. De sales paysans bornés !
Non, il ne devait pas dire du mal d'eux. Ils ne recevaient déjà
pas beaucoup de voyageurs alors lorsqu'un elfe noir débarquait… Ç'avait été la
panique, évidemment. Il faudrait qu'il s'y habitue.
Pourtant, Dieu seul sait qu'il ne leur voulait pas de mal. Une
grange pour dormir et un peu de nourriture lui auraient suffi. "Une grange
? Oh non, on a pas ça mais on a des fourches si tu veux !" Ben tiens,
comme s'ils comptaient lui faire peur avec leurs armes terrifiantes ! Des
fourches ! Duerlïn en riait presque.
Mais il ne riait pas. Il était las de susciter l'effroi et la
haine à chaque fois qu'il arrivait quelque part. Un peu de calme, juste un jour
ou deux dans un village des hommes. Pas chez les elfes blancs évidemment !
Ceux-là, ils ne s'en approchaient pas à moins de dix kilomètres. Depuis qu'ils
avaient tué son père…
Le jeune elfe noir serra les poings. Il ne chercherait pas à se venger mais il ne
leur pardonnerait jamais. Son père et lui était pourtant sorti des profondeurs
de Toril avec des intentions pacifiques. Ils voulaient se mêler aux peuples de
la surface… Maintenant que son père était mort, il devait continuer en sa
mémoire.
Pour son père… Azechiël…
Perdu dans ses pensés, Duerlïn s'endormit.
***
Lorsqu'il se réveilla, le ciel était vide de tout nuage. L'orage
était parti aussi vite qu'il était venu. L'air sentait le printemps et la terre
humide. Duerlïn se sentait bien. Il s'étira.
Pourtant, on s'agitait en contrebas. On avait du le remarquer. Duerlïn
se leva, ramassa ses affaires et partit. Il ne tenait pas à se battre.
Il continua vers Est. S'éloigner des montagnes.
Sous ses pas, la terre meuble résonnait au rythme de son avancée. Au
Nord et à l’Ouest, les Pics du Tonnerre étendaient leurs immenses silhouettes.
Vers l’Est se trouvaient Soirétoile et Arabel, deux villes d’une taille
respectable. Le jeune elfe espérait que leurs habitants, habitués aux étrangers
de passage, réagiraient plus favorablement à son arrivée. Il espérait.
En attendant, il progressait sur la plaine qui s’étendait depuis
les contreforts des montagnes. Il n’aimait pas ces immenses étendues d’herbe.
Tant d’espaces. Tant de lumière. Tant de couleurs. Si peu d’abris. Cela le
mettait mal à l’aise, habitué qu’il était à vivre dans les espaces clos des
cavernes depuis son plus jeune âge. Mais à l’horizon se profilait une forêt, le
couvert des arbres lui redonnerait une
impression de sécurité toute relative. Il hâta le pas, espérant l’atteindre
pour la tombée de la nuit.
***
Un cri perçant le fit sursauter et une ombre le survola. Duerlïn
leva la tête vers les frondaisons à travers lesquelles se devinaient les
étoiles. Une deuxième ombre se découpa sur le ciel et passa au-dessus de lui en
criant. En criant ? L’elfe noir secoua la tête. Ca ressemblait plutôt à un
miaulement strident. Mais les chats ne volaient pas. Intrigué, Duerlïn s’assit
contre un arbre, attendant l’occasion de voir un autre « chat volant »,
mais gardant prudemment son épée à portée de main.
Pendant une heure, il vit défiler nombre de ces animaux, sans
parvenir toutefois à distinguer leur nature réelle. Lorsqu’il se dirigeait vers
leur point de chute, il ne captait qu’un bref frémissement dans les fougères et
les feuillages. Les « chats volants » paraissaient ne pas désirer sa
présence. L’elfe s’installa cependant pour la nuit. Il déroula ses couvertures et
alluma un feu qui faisait parfois luire, dans la pénombre, une paire d’yeux verts ou jaunes. Après avoir
dîné d’un reste de viande séché – et tenté sans succès d’en appâter les « chats »
– ils s’étendit sur le sol et sombra dans un sommeil peuplé d’un bestiaire fantastique.
A son réveil, l’esprit toujours vaporeux, il laissa ses yeux
dériver sur les arbres alentours puis revenir sur son campement de fortune. Son
cœur manqua un battement et il se raidit. Près du foyer éteint se dressait un de
ces visiteurs nocturnes. C’était bien un chat. Et il pouvait effectivement
voler, remarqua Duerlïn en apercevant deux fines membranes qui couraient depuis
le bout des pattes avant jusqu’à la naissance de la queue. Le chat était assis
fièrement sur une pierre, fixant le jeune elfe de ses yeux ambrés.
Ce dernier lui retourna son regard, évitant de bouger pour ne pas
l’effrayer. C’était la première fois qu’il voyait un spécimen de cette espèce.
Il était vrai que sa connaissance du monde d’en haut était toujours bien
maigre, mais son esprit lui soufflait que ces chats volants ne devaient pas
courir les rues, en Féerûne.
Et puis soudainement, le chat fit une chose à laquelle il ne se
serait jamais attendu : il s’approcha, de sa démarche féline, les ailes
repliées contre ses flancs, et vint jusqu’à lui. Il approcha son museau du
visage de l’elfe, sentit son odeur et lui donna un petit coup de langue sur le
nez. Puis, comme si de rien n’était, il se mit tranquillement à sa toilette.
Le jeune elfe resta abasourdi. Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Que ce chat l’avait adopté ? Si c’était effectivement le cas, le voilà
devenu maître d’un chat volant. Duerlïn se leva lentement mais l’animal ne le
remarqua pas, absorbé à lécher son pelage, lui accordant toute sa confiance.
Attrapant un vieux morceau de pain, l’elfe déjeuna rapidement en refaisant son
paquetage, sous l’œil maintenant inquisiteur du chat qui avait stoppé sa
toilette dès que Duerlïn avait montré son intention de partir.
Il hissa son sac sur son dos et jeta un dernier coup d’œil à la
petite clairière. Il n’oubliait rien. Au sol, le chat s’était relevé, comme s’il
avait senti que c’était le signe du départ. Duerlïn fit un pas, l’animal le
suivit. L’elfe se mit alors vraiment en route, le chat sur ses talons. Mais peu
de temps après leur départ, le chat prit son élan et sauta.
Sur son sac.
Où il se mit en boule, sa queue enroulée autour du cou de l’elfe.
Duerlïn ne savait s’il devait en rire ou s’en fâcher. Après tout,
qu’avait-il à faire avec un chat volant ? Tout en marchant, il réfléchit.
S’il apparaissait avec un chat, les gens le verraient peut-être d’un bon œil.
Peut-être. Mais ce n’était qu’une excuse. En vérité, sans vouloir se l’avouer,
Duerlïn savait qu’il avait déjà adopté l’étrange animal.
- Noïta. Prononça-t-il. Je ne sais pas si tu es une gentille fille
ou un gros matou mais ce sera ton nom pour l’instant. Ca te convient ?
Le chat étouffa un bâillement et continua sa sieste sans lui
donner de réponse. Duerlïn haussa les épaules et continua sa route.
Il fit bientôt trop chaud et l’elfe fit une pause. Il ne voyait
pas encore les contours de Soirétoile mais pensait y arriver le lendemain
matin. Tant mieux. Plus vite il arriverait, plus vit il serait fixé sur l’accueil
qu’on lui réservait.
Duerlïn ôta son sac, dérangeant Noïta qui poussa un petit miaulement de protestation. La température avoisinait les trente degrés. Il défit les lacets de sa tunique et l’enleva. Et retint un hoquet de stupeur. Sur son bras gauche, un tatouage bleu serpentait de son coude à son épaule. On y distinguait, vaguement stylisé, une bête entourée de flocons de neige. Quelque chose dans la courbe de ses yeux lui donnait un air maléfique. En-dessous apparaissait, en contraste total avec le dessin précédent, une sylvestre aux ailes délicates qui tendait une clé vers un pentacle aux signes cabalistiques. Le tatouage était très joli. Mais il n’avait rien à faire là. La veille au soir, le bras de Duerlïn était noir comme charbon. Et voilà… et voilà que ces dessins apparaissaient, comme ça, par magie.
L’elfe se frotta vigoureusement le bras, dans un vain effort d’effacer
le tatouage. Rien n’y fit. Il tenta une
explication à ce qui venait de se produire mais n’en trouva aucune de valable.
Avait-il rencontré un mage à Tyrluk, qui aurait pu lui jeter un sort. Il ne s’en
souvenait pas. Il ne lui restait plus qu’à trouver une personne compétente – un
mage, un sorcier, un médecin, n’importe quoi – qui saurait lui enlever ça. Si
elle ne partait pas en courant en apercevant sa peau noir et ses longs cheveux
blancs.
Duerlïn prit son mal en patience et noua un bandeau autour de son
bras pour ne plus voir le dessin. Il ne lui plaisait pas du tout. On aurait dit
qu’il l’appelait, lui confiant un sombre secret, le pressant de se dépêcher à
accomplir sa tâche. Mais laquelle ?
Ruminant de sombres pensées, l’elfe continua son chemin, Noïta à présent
perchée sur son épaule.